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Ce que nous révèle la rénovation participative d'un dazayuan à Pékin (paru dans le New York Times)

Pour un urbanisme de proximité à Pékin

par Jérémie Descamps le 23 avril 2015

 

Mon atelier, Sinapolis, a conduit en collaboration avec les habitants une opération singulière de réhabilitation d'un dazayuan – type de cour carrée traditionnelle fortement densifiée après 1950 et aujourd’hui très délabrée – situé en cœur de ville à Pékin. Les dazayuan occupent aujourd’hui entre 60% et 80% de la surface des zones placées sous protection patrimoniale dans le centre ancien. Comprendre les évolutions de ces formes urbaines spécifiques apparaît fondamental pour apporter des solutions à la préservation du vieux centre. Mon expérience personnelle montrera, je l’espère, qu’il est possible de promouvoir des projets de réhabilitation qui soient à la fois soucieux de concertation avec les habitants et respectueux de la qualité du site existant. Article publié en chinois par le New York Times le 23 avril 2015:  http://cn.nytstyle.com/living/20150423/tc23dazayuan/
 

Jusqu’au milieu des années 2000, il était assez rare qu’un étranger occupe les cours carrées du centre ancien, en particulier dans ces cours partagées par plusieurs familles, les dazayuan. La maison que je visitais ce jour-là, située au fond d'un dédale de DongsiLiutiao, n’était pas même ce que l’on appelle une « cour dans la cour » (yuan zhong yuan), avec un mur d’enceinte intérieur marquant la sphère privée ; il s’agissait d’une maison totalement ouverte sur celles des voisins, aux limites de propriété assez floues. Les tomettes au sol, les carreaux verts des années 1970, le spacieux volume de plain-pied long d’une dizaine de mètres, le cyprès planté entre les deux bâtisses au sud, le sentiment d’avoir sous les yeux un « paysage habité » en gestion autonome me conquirent immédiatement. Il y avait bien sûr quelques travaux d’intérieur à faire, mais la maison était de bonne facture, saine et bien bâtie. J’en fis l’atelier de Sinapolis quelques mois après la fin des travaux.

Je venais alors de Canton après un détour par Harbin puis par la province du Shandong pendant trois ans pour mes études. Je n’avais jamais fait l’expérience d’une spatialité telle que celle de Pékin, où les liens sociaux sont régis par un réseau homogène de cours, de dédales et de ruelles, formant un maillage dense, tout à la fois humain et urbain – et ce sur une aire équivalente à celle d’un autre joyau urbain : Paris, ma ville natale. Le philosophe Heidegger faisait un rapprochement sémantique entre les mots « bâtir », « habiter » et « être » dont la racine en allemand ancien est commune (bauen, bin). A Pékin, cette configuration où l’individu et l’environnement bâti ne forment qu’un seul corps trouvait là une parfaite application.

 

Entrée de la cour partagée après rénovation © Matjaz Tancic

Morphologie du quartier © Sinapolis


Ce n’est qu’au début de l’année 2013 que la question de la dégradation de notre cour se posa de façon concrète. Le sol était devenu dangereux. En hiver, les couches de ciment appliquées au fil des ans pour rafistoler les multiples aspérités gelaient pour former une véritable patinoire qui rendait les déplacements difficiles, notamment pour les personnes âgées. La situation était tout aussi compliquée en été, la surface du sol ravinée par les pluies torrentielles du mois d’août se délitait sous nos pas. Ces arguments suffirent pour engager une discussion générale avec les différents propriétaires sur l’entretien du dédale. La dégradation constante se mesurait à des détails auxquels personne ne semblait prêter attention – on avait coupé le cyprès, l’entrée principale était obstruée par des briques et déchets, de l’eau s’infiltrait dans les murs, les auvents jaunissaient, un appentis avait été érigé au milieu de la cour… Le lieu qui m’avait paru un temps si charmant tombait progressivement en ruine et notre espace de vie commun se réduisait comme peau de chagrin.

Pourtant, des liens solides entre les résidents s’étaient noués avec le temps, je n’étais plus le laowai sans prénom que l’on hélait avec bonhomie dans la cour, mes jeunes voisins de Dalian prenaient soin de notre doyenne de 90 ans le soir ou lorsque sa fille ne pouvait venir – cette dernière, à 70 ans, venait quasi-quotidiennement en bus depuis Yayuncun pour s’occuper de sa mère. La baomu de nos voisins du nord aimait discuter des nouvelles floraisons du rosier. Mes propriétaires qui avaient déménagés au nord de Pékin avaient su conserver des liens amicaux avec ceux restés sur place. L’atmosphère qui régnait dans la cour contrastait nettement avec l’état de déliquescence des lieux.

Etat de la cour partagée avant les travaux de rénovation © Sinapolis

Plusieurs mois durant, la question du sol se posa régulièrement mais sans résultats. En effet, les propriétaires considéraient, au mieux, qu’il fallait intervenir mais s’inquiétaient des moyens nécessaires et repoussaient l’échéance des travaux, au pire, que la situation n’était pas si terrible et que la réfection pouvait bien attendre quelques années encore. A force de discussion, je m’aperçus que deux obstacles majeurs restaient à surmonter. D’une part, les propriétaires se méfiaient des potentiels remaniements futurs du plan général de protection du centre ancien (incluant notre cour) et souhaitaient donc investir à minima dans l’entretien du bâti ; d’autre part chacun s’interrogeait sur le projet de réhabilitation éventuel : conception générale, choix du maître d’œuvre, budget, coordination des travaux…

Cette situation donna du grain à moudre à mon atelier. A l’été 2013, nous proposions un plan d’attaque : en jouant le rôle de partenaires, nous encadrerions les travaux (de la conception à la coordination) et les cofinancerions à hauteur de la moitié du budget global. Chaque propriétaire investirait le reste à part égale. Le fait d’établir un cofinancement nous apparaissait comme le meilleur moyen d’impliquer les habitants dans le processus de projet. Le budget défini, notre voisine du nord nous déposa, par une belle matinée d’été, une enveloppe de liquide et nous dit, malicieuse, qu’elle espérait que cela encouragerait les autres propriétaires à faire de même. Quelques jours plus tard, la somme globale était réunie. Nous avons alors organisé une réunion avec l’ensemble des propriétaires au cours de laquelle nous avons exposé nos plans. Il s’agissait de refaire le sol avec des pavés de ciment en suivant un dessin précis tout en respectant les inclinaisons existantes, de redonner à l’entrée du dédale son rôle d’accueil, d’élargir l’espace commun de la cour sud en dégageant l’appentis et les dalles de béton empilées sur le sol, enfin d’entretenir les façades des habitations (enduit, isolation, menuiseries, auvents…). Les propositions de rénovation étaient liées aussi bien à l’espace commun qu’à celui de chacun des propriétaires.

Très vite nous avons pourtant réalisé que cette notion « d’espace commun » que nous utilisions n’avait pas d’existence réelle. Nous érigions ce fameux sens de l’« espace commun » en élément fondateur du projet, mais certains bâtiments informels (appentis, dalle de béton, etc.) construits dans les espaces communs bloquaient inévitablement ce raisonnement.Non sans mal, l’idée de redonner au dazayuanun un espace commun fit néanmoins son chemin et fut acceptée vaille que vaille.

Démantèlement des appentis obstruant la cour © Sinapolis

D’autres questions firent alors surface, comme celle de l’ancienne fosse septique dont on ne savait plus très bien où elle se situait ni à qui elle servait, ou encore celle de l’abri anti-aérien qui avait été creusé dans les années 1960  –  avait-il été bouché un jour ? Où se trouvait l’escalier conduisant au sous-sol… ?

Pendant la phase de travaux, nous avons été confrontés à un certain nombre de problèmes. Le premier fut celui du déblayage des gravas générés par la destruction du sol. La nuit, plusieurs camions-bennes devaient s’introduire dans le hutong pour retirer les dizaines de mètres cubes amassés dans la rue, ce qui exigeait une logistique éprouvante. Par ailleurs, une invasion de puces, provoquée par le remue-ménage des travaux ou par les décharges sauvages qui avaient attirées toutes sortes de bestioles, nous rendit la vie impossible pendant plusieurs semaines. Les pluies diluviennes des mois d’été ralentirent également les travaux, qui ne s’achevèrent que trois mois après leurs débuts.

Après les travaux de rénovation, la cour retrouve sa forme et sa fonction initiales © Matjaz Tancic

En 2013, notre cour a finalement remporté le prix annuel décerné par le comité de quartier local de la plus belle cour du hutong. Cela a bien sûr valorisé notre action et permis, probablement, de renforcer la motivation des habitants à poursuivre eux-mêmes les travaux de rénovation. Le mouvement était ainsi enclenché. Par la suite, une nouvelle porte d’entrée du dédale a été installée, les nombreux espaces intérieurs dédiés au stockage ont été rangés, les murs d’une petite cour intérieure repeints. Avoir créé un espace commun en lieu et place de ce qui n’était qu’une voie de circulation interne semble avoir donné un nouveau souffle au lieu, même s’il reste encore beaucoup à faire pour améliorer la situation générale du dazayuan.

Plus récemment encore, à la suite d’une conférence organisée par le Musée des Hutong qui m’invitait à communiquer sur cette expérience, une visite officielle d’une instance pékinoise en charge de la planification urbaine a été organisée dans le dazayuan. Cette visite d’une vingtaine d’urbanistes m’a semblé extrêmement encourageante : si ce projet ne représente qu’une action isolée et n’est in fine qu’une remise à la normale d’un environnement délabré, il démontre néanmoins que l’esprit collectif peut encore prévaloir dans une métropole où priment souvent intérêts individuels et méfiance mutuelle – notamment quand la propriété immobilière est en jeu. Il montre également qu’une opération urbaine de qualité n’implique pas nécessairement une intervention de grande ampleur mais peut au contraire être réalisée par petites touches, à l’échelle locale, à moindre frais et de manière collégiale.

Plans de rénovation de la cour partagée, état existant et projection © Sinapolis

Ce n’est qu’après la fin des travaux que le concept de micro-urbanisme, soit l’idée d’un urbanisme de proximité avec la population, nous est apparu comme approprié à notre action. Nous avons compris que les pratiques d’autogestion qui ont lieu actuellement dans les cours partagées de Pékin sont un atout indiscutable à la réhabilitation du centre ancien, à condition que les habitants bénéficient de conseils et de références pour améliorer leur cadre de vie et que nous, professionnels, encadrions et coordonnions le projet tout en respectant les usages quotidiens déjà en place. Nous avons également réalisé que les interventions peuvent être hiérarchisées de façon pragmatique, en fonction des besoins et des moyens, pouvant s’étendre de transformations minimales (déstockage et rangements, destructions d’appentis inutiles, réfection des sols, ajout d’éclairages) à des interventions sur l’architecture (renouvellement du bâti insalubre) et sur les espaces communs – création d’espaces de rencontres, installation d’équipements communs, valorisation de jardinets, agencement des pleins et des vides pour redonner respirations et souffles au lieu.

Agrandissement de l’espace commun grâce au processus de rénovation © Matjaz Tancic

Les architectes et urbanistes chinois et français qui se sont penchés avec moi sur la question ont aussi considéré la démarche de manière plus théorique : peut-on, en intervenant à micro échelle, avoir un impact à l’échelle de la ville ? Notre étude de la situation dans le centre de Pékin nous a permis d’identifier le dazayuan, qui compose une nasse très informelle, comme la typologie architecturale majeure du centre ancien. Il nous est alors paru évident que, malgré les difficultés communes qu’ils rencontrent, comme leur insalubrité ou leur densité parfois extrêmes, ces espaces de vie semi-privés semi-publics, en lien direct avec la rue, offrent des solutions intéressantes à l’échelle urbaine. On y trouve notamment des petits logements, le potentiel de mixité fonctionnelle et sociale y est fort, le tourisme peut également s’y développer de manière plus conséquente… Historiquement, les dazayuan incarnent soixante ans de l’évolution urbaine de la capitale. Plutôt que de tenter de retrouver les formes parfaites de l’habitat traditionnel d’époque Ming ou Qing, il nous semble au contraire intéressant de s’appuyer sur le caractère organique de ces cours partagées, qui sont nées avec l’époque moderne et qui fonctionnent aujourd’hui en un réseau social et créatif extrêmement puissant.

 

Après les travaux, poursuite du processus de transformation par les habitants (rangements) © Sinapolis

A Pékin, les dazayuan occupent l’emprise bâtie de loin la plus conséquente du centre historique. Dès lors, il apparait primordial que la rénovation de ce « patrimoine ordinaire » soit inscrite d’urgence dans l'agenda de la municipalité, et soit réalisée avec la même énergie que l’enfouissement des réseaux, le ravalement et l’harmonisation des façades dans les hutong. Pour ce faire, des modes de financement partenariaux entre la collectivité et les propriétaires devraient être privilégiés ; les initiatives habitantes « bottom up » devraient être encouragées, notamment par des actions d'information et de sensibilisation ; les réglementations urbaines tantôt trop souples, tantôt trop rigides devraient être revues au cas par cas, afin de s'adapter à la multiplicité des situations rencontrées ; enfin et surtout devrait être mis en place un encadrement professionnel multidisciplinaire – urbanistes, architectes, sociologues, économistes, artisans, artistes – et de proximité qui puisse, de concert avec les habitants, moderniser et valoriser cette typologie urbaine si particulière avant qu'elle ne se désintègre.

D'autres expériences de petite ou de bien plus grande ampleur, comme la revitalisation en cours du quartier Dashilan, montrent qu'il est possible, non sans difficultés, de faire converger initiatives locales, préservation du patrimoine et développement à long terme, dans l'intérêt de notre ville, Pékin.

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